Quand le musée devient salle de classe: former aux défis de l’Anthropocène

Interview de Vivien Blanchet, enseignant-chercheur à BSB
Vivien Blanchet, enseignant-chercheur à BSB, responsable de la spécialisation de Master Alternance "Management de la RSE", a développé une initiative pédagogique originale en transformant une séance de son cours de développement durable en enquête immersive au cœur de l’exposition "Secrets de la Terre" au Musée des Confluences, à Lyon.
Cette expérience invite les étudiants à se confronter concrètement aux enjeux de l’Anthropocène — cette nouvelle époque marquée par l’impact des activités humaines sur la planète.
Une démarche qui incarne pleinement l’ambition de BSB et de son Learning Lab — véritable espace de réflexion et de ressources dédié aux pédagogies innovantes: former des managers capables de penser et d’agir face aux défis des transitions socio-écologiques. Interview.
Vivien, tu es enseignant-chercheur à BSB, sur le campus de Lyon. Peux-tu nous en dire un peu plus sur tes enseignements à l’école?
J’enseigne à BSB depuis 5 ans. Mon fil conducteur, c’est "former pour transformer". Je l’applique dans mes cours de RSE et de Développement Durable. Le premier est un enseignement de tronc commun pour tous les étudiants de Bachelor 3 et pré-Master, le second pour les étudiants de Master 1 à partir de la rentrée 2026.
J’ai également lancé une spécialisation de master en alternance dédiée au Management de la RSE et du développement durable. Mon ambition, c’est d’accompagner nos étudiants à devenir des acteurs des transitions sociales et écologiques, dans et hors des organisations.
C’est un enjeu fort pour de futurs managers. Peux-tu nous donner un exemple de la manière dont tu accompagnes tes étudiants dans cette ambition?
En 2024-25, j’ai créé le module électif de Master 1 "Management du Développement durable" sur le campus lyonnais de BSB. C’était un cours d’introduction visant à permettre aux étudiants d’acquérir un socle de connaissances fondamentales sur le développement durable.
Concrètement, la première séance mobilise les sciences de l’environnement pour comprendre ce qui rend la planète habitable — énergie, climat, biodiversité, ressources. La deuxième adopte une approche historique pour éclairer la manière dont les activités humaines ont progressivement mis en péril cet équilibre. Les autres séances portent sur le pilotage des transitions socio-écologiques.
La difficulté, c’est que les questions de RSE et développement durable amènent à sortir du cadre classique des cours de management (Carton & Valiorgue, 2023).
J’observe aussi que nos étudiants sont souvent plus réceptifs à l’analyse de solutions concrètes ou à des cas d’entreprise qu’à la phase de problématisation. Et je le comprends : poser les problèmes de fond peut être plus abstrait (Carbone et al., 2025), parfois anxiogène aussi (Skilling et al., 2023). Pourtant, c’est une étape essentielle si on veut penser une transformation réelle des pratiques.
Comment as-tu surmonté ces problèmes?
J’ai réalisé une capsule, c’est-à-dire une séance que les étudiants réalisent en autonomie (désormais appelée “séance en autonomie”, ndlr). J’ai pris le principe de la capsule au pied de la lettre: elle doit être réalisée en dehors de la salle de cours; eh bien, soit! Poussons nos étudiants à explorer d’autres lieux.
Les recherches montrent en effet que les activités menées hors classe renforcent les apprentissages lorsqu’elles sont explicitement articulées au cours. Elles consolident les connaissances et favorisent l’articulation entre engagement affectif et compréhension cognitive (Endrizzi, 2007).

Exactement. J’ai donc construit cette séance autour de l’exposition temporaire "Secrets de la Terre", qui s’est tenue au Musée des Confluences, à Lyon. L’idée était d’appréhender le développement durable par la matière, au sens propre: les minéraux. Cette exposition était très bien conçue: on pouvait y passer d’un échantillon de cobalt à des vidéos sur ses usages dans les batteries, puis à une carte de ses zones d’extraction, avant d’aborder les problématiques sociales (comme le travail des enfants). Cela permettait d’aborder les enjeux de gestion durable.
Cette exposition constitue un outil très puissant pédagogiquement parce qu’on voit comment un objet matériel condense à la fois des enjeux physiques, techniques, économiques, politiques et éthiques.
Une visite au musée: pas commun dans une école de management!
En effet. Pour des étudiants mais aussi pour les enseignants en école de commerce, les liens entre sciences de l’environnement, humanités et management ne vont pas de soi (Leca & Naccache, 2025).
Quel est le dispositif pédagogique autour de cette visite muséale?
L’objectif de la capsule était que les étudiants, à l’issue de l’activité, soient capables d’expliquer des enjeux concrets de durabilité liés aux minéraux en mettant en relation des processus écologiques, historiques et managériaux.
En plus de l’exposition, j’ai construit un contenu pédagogique original. D’abord, le cadrage de la capsule tisse un lien explicite entre l’exposition et le cours: les minéraux constituent des ressources, et les ressources sont au cœur des réflexions sur le développement durable. Plusieurs diapositives PowerPoint abordent ce thème, par exemple, au travers du rapport Meadows. Ce cadrage est un point important.
Effectivement, les séances en autonomie sont particulières car en l’absence d’enseignant, les ressources pédagogiques doivent prendre en charge les tâches habituellement réalisées en classe, comme le guidage ou la médiation.
Oui, et j’avais négligé ces points lors d’une précédente expérience pédagogique au cours de laquelle nous nous étions rendus avec les étudiants à une exposition sur le thème de l’eau. Tous n’avaient pas saisi le lien avec le cours de transition écologique. Ayant retenu la leçon, je me suis montré plus vigilant sur ce cadrage.
Le fil conducteur de la capsule relie des approches du développement durable issues des sciences du système Terre (Boutaud & Gondran, 2020), de l’histoire (Bonneuil & Fressoz, 2013) et des études critiques en management(Banerjee, 2009). J’ai ainsi structuré la capsule autour de la notion d’extractivisme, entendue comme un modèle économique fondé sur l’exploitation intensive des ressources naturelles, souvent pour l’exportation, avec peu de retombées locales et une attention limitée à l’environnement.
Ce modèle engendre des impacts sociaux, économiques et écologiques négatifs, comme la dégradation des écosystèmes, la dépendance économique ou l’injustice sociale. Pour l’illustrer, j’ai conçu plusieurs slides qui la définissent, la problématisent et l’incarnent. Les étudiants sont ensuite invités à mobiliser cette notion lors de leur visite.
Pour ce faire, des questions guident les étudiants au sein de l’exposition. Par exemple: les minéraux sont-ils renouvelables? Comment sont-ils dispersés dans le monde? A quoi servent-ils? Comment sont-ils exploités? Par qui? Quels sont les impacts de cette exploitation? Quels en sont les modes de gouvernance? etc. Pour chaque question, les étudiants devaient mobiliser des ressources de l’exposition. C’est un point important: ils n’avaient pas besoin d’aller chercher des informations ailleurs. Tout était là. Il leur fallait surtout trier, organiser et relier les informations au fil conducteur de la séance.
Quel a été le résultat?
L’expérience fut positive. Les étudiants ont tous joué le jeu: séance faite, preuve de visite à l’appui. En termes d’apprentissage, ils ont plutôt bien compris les notions de ressources et d’extractivisme. Par exemple, plusieurs les ont spontanément mobilisées lors de l’exercice de synthèse du cours, au cours duquel ils devaient réaliser des posters autour de plusieurs problématiques de durabilité. Autre élément positif: une utilisation limitée de l’IA générative car les étudiants devaient justifier leurs réponses à partir de photos ou de données issues de l’exposition. En d’autres termes, ils devaient mobiliser des éléments matériels circonstanciés.

Qu’en ont pensé les étudiants?
Ils ont aimé. Mais une chose m’a marqué. Un étudiant m’a dit: "Je ne vais jamais au musée, mais là, franchement, c’était super intéressant". Plusieurs autres m’ont aussi dit avoir profité de leur visite pour découvrir les collections permanentes et les autres expositions temporaires du musée. Une bonne surprise, aussi : même si la capsule était un travail individuel, les étudiants ont visité l’exposition en petits groupes. Cela a renforcé la cohésion de la classe, ce que je n’avais pas spécialement anticipé au départ.
Envisages-tu de reproduire ou d’étendre cette expérimentation pédagogique?
Clairement, oui. Je trouve que la visite d’un musée présente de nombreux avantages. Sortir de l’école. Matérialiser des enjeux complexes. Engager les étudiants. Contrer l’usage de l’IA générative. Mobiliser des expertises variées, qui dépassent les domaines de compétences de BSB.
D’ailleurs, des recherches montrent que des visites muséales alignées avec le contenu des cours prolongent les expériences d’apprentissage (Meunier,s,d.) et renforcent l’engagement comportemental (proactivité, participation, etc.), cognitif (efforts et approfondissements des connaissances) et émotionnel (enthousiasme, curiosité, etc.) des étudiants (Bourgeois, 2013). Cet engagement tridimensionnel est fortement associé au succès et à la persévérance dans l’apprentissage (Brossard et al., 2014), ce qui renforce l’intérêt d’étendre ce type de projet.
Absolument. Je souligne toutefois plusieurs contraintes pour renouveler cette initiative. Mon cours est désormais en tronc commun Bachelor et Prémaster, dispensé sur les campus de Lyon et Dijon: il est donc nécessaire de créer une capsule liée à un musée dans chaque ville, ce qui complique la cohérence pédagogique. Par ailleurs, "Secrets de la Terre" était une exposition temporaire aujourd’hui terminée, ce qui m’oblige à repartir de zéro. À l’avenir, il serait préférable de m’appuyer sur des expositions permanentes pour assurer la pérennité de la capsule.
En tous les cas, cette initiative est innovante dans le contexte d’une école de management, et comporte beaucoup de plus-value pédagogique. Pour finir, as-tu un conseil à donner à un collègue qui voudrait reproduire cette expérience?
Oui, il est essentiel de commencer par clarifier ce que les étudiants doivent comprendre ou questionner — un concept, une pratique, une tension — avant de transformer la visite en véritable moment d’enquête plutôt qu’en simple contemplation. La cohérence du dispositif repose ensuite sur une grille d’observation qui fait le lien entre le musée et les séances de cours: elle guide les étudiants dans ce qu’ils doivent repérer, les aide à interpréter leurs observations et à les relier aux notions travaillées en classe. Soigner cette grille est déterminant, car c’est elle qui donne à la visite sa structure pédagogique et en fait un outil d’apprentissage à part entière.


