DEMAIN... VU PAR CÉLINE SOULAS - Burgundy School Of Business

DEMAIN… VU PAR CÉLINE SOULAS

Professeure d’économie à BSB

Céline Soulas, enseignant-chercheur en économie à BSB depuis 2004, à rédigé cette nouvelle fictionnelle au début du confinement lié à l’épisode du Covid-19. Sur un ton personnel, elle se projette en mars 2022, avec des réflexions sur l’évolution de son métier et de la société, concernant notamment l’impact qu’aura eu cette période très particulière et les défis qu’elle a posés.

Céline Soulas

La vie est (re)belle !

Fin mars. Le jardin a pris ses couleurs de printemps, les tulipes ont éclos au milieu des narcisses et les arbres fruitiers ont fleuri. Les pétales tombent déjà sur le sol et le recouvrent de blanc. Mes amis arrivent à 19h, pour le traditionnel afterwork. Ils partagent ma vie depuis plus de 10 ans, au-delà des murs de notre école. Nous étions déjà très proches avant le confinement de 2020, et les longues semaines passées à se voir au travers des écrans n’ont pas eu raison de notre amitié, bien au contraire.

Dehors, il fait doux mais pas encore assez pour y passer la soirée. Il y a quelques années, nous aurions installé un radiateur pour chauffer la terrasse, mais cette idée est d’un autre temps. D’ailleurs, même les terrasses des cafés et des bars à vins ont abandonné cet investissement superflu, privilégiant les plaids pour les très rares clients encore impatients. J’ai pourtant souvenir des débats qui faisaient rage en 2019 lorsque la ville de Rennes décidait d’interdire les chauffages extérieurs. Incroyable comme tout a changé en quelques mois. Certains sujets clivants ont d’ailleurs totalement disparu.

Nous sommes profs, et nous avions tous senti que le vent tournait dans les écoles, mais il soufflait encore trop timidement. Nous en étions surtout observateurs, et nous demandions souvent comment en être davantage acteurs. Le Manifeste pour un Réveil Ecologique et Citoyen avait recueilli des dizaines de milliers de signatures, mais pas de quoi révolutionner nos existences ni celles des jeunes que nous formions. La plupart des grandes entreprises affichaient leurs engagements RSE comme on présente une caution à la location d’un appartement : la caution n’était pas toujours fiable et les consommateurs se comportaient telle une agence trop peu regardante. Nous savions tous qu’à la première difficulté financière, les entreprises relègueraient leur responsabilité sociétale au second plan, ce serait le premier service à sauter.

Greta Thunberg et ses convictions étaient moquées, et dans un système économique largement mondialisé, un accord de tous pour l’environnement et la société était un doux fantasme qu’aucune personnalité politique, quel que soit son bord, ne parvenait à rendre vraiment réel. Après tout, c’était peut-être le propre d’un fantasme : rester dans l’ordre de l’imaginaire rêvé. En attendant, quelques mesures locales prenaient place sans devenir pour autant la norme et on se satisfaisait de ces peu de progrès sociaux. Nos cours restaient trop souvent ancrés dans un monde dont certains fondements allaient disparaître, mais nous ne le savions pas encore.

Des réponses dans les livres et d’autres à inventer

Lorsque nous quittons l’école le 13 mars 2020, complètement hébétés, nous n’avions pas complètement pris la mesure de la situation. Nous sommes assommés et les nombreux Skyp’aperos que nous aurons pendant les semaines de confinement alterneront entre angoisse du présent et du futur, humour et débats passionnés sur le monde économique et la société de ce XXIe siècle. La continuité pédagogique est mise en œuvre pour nos étudiants, et chacun prend la mesure de l’enjeu du digital pour survivre en cas de rupture brutale.

Mais ce que chacun ressent, c’est que l’apprentissage passe par les relations humaines et ce n’est pas demain que notre école se limitera à un écran d’ordinateur. Les murs ont encore vocation, et pendant longtemps, à accueillir des collègues, des élèves, et des projets. Aussi, quand le Président Macron annonce la fin du confinement et l’éradication du virus, le retour est joyeux mais le chantier immense : le monde s’est manifestement réveillé plus écologique et citoyen. Qu’allons-nous désormais enseigner dans nos écoles de management et nos universités ?

Certaines réponses étaient déjà dans les livres. Désormais, la gouvernance des entreprises sera essentiellement participative et la démocratie sociale vivra un tournant historique. Les circuits-courts prendront une ampleur inédite, et les chaînes de valeur et de production se seront progressivement démondialisées lorsqu’une solution de proximité sera possible. La consommation raisonnable et raisonnée sera plus qualitative et locale. Les indicateurs de croissance économique auront laissé enfin la place à l’Indice de Développement Humain et la Responsabilité Sociétale des Entreprises sera devenue une obligation légale au-delà des timides lois connues jusqu’à présent.

Les communs collaboratifs auront détrôné la propriété privée là où celle-ci créait des inégalités. Le G20 aura révisé les accords de libre-échange en proclamant notamment la souveraineté alimentaire pour tous les pays. Les services publics auront retrouvé leurs lettres de noblesse, financés par des impôts qui ne seront plus l’objet d’une concurrence fiscale entre les pays. La libéralisation des marchés à tout crin aura perdu de son intérêt, si tant est qu’elle en avait vraiment un à ce point d’excès.

Et puis certaines réponses ne sont toujours pas dans les livres. Elles restent à inventer et à écrire. En cette fin mars 2022, j’accueille mes amis profs à la porte du jardin. La vie est (re)belle, il y a beaucoup à faire et cela nous effraie autant que cela nous galvanise. Mon amie juriste nous alerte sur les enjeux d’un droit qui doit évoluer pour rendre compte des nouvelles formes de coordinations dans la vie économique. Elle sourit en insistant sur les perspectives en droit des contrats notamment, dont certains principes sont totalement révisés pour coller aux fameux communs collaboratifs.

« Nos étudiants n’ont pas fini avec le droit, malheureusement pour eux! », dit-elle avec humour. Quant à notre expert financier en chef, il nous parle avec euphorie de nouveaux outils d’analyse financière sur lesquels il travaille avec son équipe de chercheurs. La communauté scientifique est sur le pont dans toutes les disciplines et le chantier est immense. Les étudiants qui composent désormais nos promotions seront des managers d’un autre genre.

Le réveil sonne, Jour 28 du confinement. Retour à la réalité. Mon rendez-vous en télétravail est à 9h. Mon téléphone affiche déjà 16 messages entre Whatsapp, Messenger, Teams et mes emails. Les enfants commenceront seuls leurs leçons. J’allume Skype pour petit déjeuner en visio avec mon frère et ma sœur qui sont en quarantaine avec leur petite famille. Je leur raconte mon rêve. Ils rigolent et me disent « quel utopiste tu fais quand même ! ». J’ai pourtant envie d’y croire. Alors, défi relevé ? On tente l’aventure d’un autre monde ?

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